" Dans la bataille que se mènent peinture et cinéma, qui gagne ? La question est insoluble, mais Wiseman s’amuse à la mettre en scène, multiplie les saynètes où des équipes de télévision viennent interviewer des conservateurs ou filmer tel ou tel tableau. National Gallery est une très longue fresque où, comme dans un tableau de Vermeer ou une peinture pastorale de Poussin, chacun s’attarde sur un détail, zappe complètement un autre, divague ou réfléchit à haute voix. Et c’est la surface malléable et dense de son propre film que Wiseman met en scène. Inlassablement, il filme ceux, vieux, jeunes, moches ou beaux, touristes ou érudits, qui regardent les peintures. A chaque fois, la mine est hébétée, presque animale. Car, oui, on a toujours l’air un peu idiot face à un Vélasquez ou un Turner, comme stupéfait par un tel dépassement esthétique.
La National Gallery est filmée comme un temple, avec ses gardiens, ses quelques marchands, et ses fidèles parfois peu pratiquants mais tous croyants. Qu’y vénère-t-on ? Rien de «national», en tous les cas, tant Vermeer, Lotto, Van Dyck, Mantegna ou Rubens et d’autres n’avaient rien de très britanniques. Et c’est l’octogénaire Wiseman qui, en vieux sage, ose s’intéresser à un sujet, en apparence déjà vu, et à le traiter comme le lieu de culte des humanités, et peut-être même de l’humanité tout court."
Clément Ghys