" ... de quel enfant s'agit-il ? Du petit Jimmy qui dort tranquille, inconscient d'être l'otage de quelques infirmes du coeur ? Ou de Bruno, cet "olvidado" serein qui n'a "pas envie de travailler" et vivote dans l'illégalité, chef d'un réseau de gamins chapardeurs, multipliant les pieds de nez ? C'est là que réside la douleur du film : Bruno, Sonia ne sont les enfants de personne. Les parents sont absents. L'enfance qu'ils n'ont pas eue, ils ne cessent de la cultiver, gérant les urgences de façon infantile, comme dans une cour de récréation. Quand ils sont ensemble, ce n'est pas la tendresse qui les unit, mais le goût du jeu, se faire des croche-pieds, courir, s'immobiliser au sol. Ivresses du cache-cache et de la chasse au trésor.
Fidèles à leur méthode, les frères Dardenne ne quittent pas Bruno d'une semelle. La caméra lui colle au train. Elle n'a pas le temps de musarder car Bruno est en mouvement perpétuel, il ne tient pas en place, il n'a pas les moyens de reprendre son souffle. A pied, en voiture, en scooter, il fonce comme dans un thriller. C'en est un, thriller social (...)
Il y a un style Dardenne, vif, rapide, effréné, qui érige le refus du temps mort en principe, en osmose avec le propos. C'est un cinéma voué à l'urgence et à l'authentique, qui cible des parcours pathétiques en refusant fermement le pathos, la psychologie, le compassionnel édifiant. Très contrôlée, la mise en scène ne se pose jamais en savoir-faire. Elle est entièrement vouée au déclenchement immédiat d'une empathie du spectateur pour ce personnage-frère avec lequel il n'a rien de commun, que les larmes."
Jean-Luc Douin