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Interview de Pierre Schoeller pour "L'exercice de l'Etat"

introduction

A l'occasion de la sortie de L'exercice de l'État (coproduit par les frères Dardenne), nous avons rencontré son réalisateur, Pierre Schoeller, dont vous pouvez retrouver le précédent film, Versailles, sur UniversCiné. L'exercice de l'État est un film unique dans la production française actuelle, à la fois accessible et rigoureux dans sa démarche. Pierre Schoeller nous le confirme en éclairant avec brio les questions que soulève son film. A consulter également l'entretien filmé (et alimenté d'extraits) réalisé par UniversCiné France.

D’où vous est venue l’idée de réaliser un film sur la politique ?

C’est le plus beau des sujets. Il contient de l’action, de l’intensité, de la vie et il touche à des questions essentielles qui concernent tout le monde. Dans L’exercice de l’État, mes personnages sont moins intéressés par le pouvoir que par cette action, ce train de vie. Au fond, mon film cerne l’« agir », son comment et son pourquoi. Qu’est-ce qui nous empêche d’agir ? Comment atteindre son but ? A côté de cet aspect, la dimension collective du monde politique m’intéressait beaucoup. Parler d’un groupe, qui en plus est toujours en mouvement, est un formidable sujet de cinéma.

Comment avez-vous élaboré la mise en scène du film ?  Quels sont les points sur lesquels vous vouliez insister ?

L’excitation, l’intensité, le côté baroque de ces vies-là et les sentiments forts qui unissent les personnages. Tout l’aspect humain en fait. Je voulais que mon film respire comme un homme, qu’il ait la même intensité. Dans la relation entre Michel Blanc et Olivier Gourmet, c’est la fidélité qui tisse leur lien en même temps que l’intrigue. L’homme est au cœur de L’exercice de l’État.

Comment le choix d’Olivier Gourmet pour le rôle principal s’est-il imposé ?

Le choix d’Olivier s’est imposé petit à petit pour finir par devenir une évidence. Les castings obéissent souvent à cette logique. Moi, j’ai besoin de chercher et d’essayer des choses avant de trouver le bon comédien. L’évidence se construit toujours par le travail. Rien ne peut se donner d’emblée. Olivier a prouvé tout au long de la préparation qu’il était capable d’endosser le rôle et de traduire exactement la complexité de son personnage.

Qu’est-ce qui vous a plu chez lui ?

Son engagement, sa simplicité et sa capacité à ne jamais perdre le côté humain, que ce soit dans le travail ou dans la création du personnage.

Votre film joue sur plusieurs registres et finit par rendre accessible la politique au "grand public". Étais-ce une volonté de votre part ?

Oui, bien sûr. Il y a des scènes spectaculaires, de la comédie, de l’émotion. C’est un sujet qui s’adresse à tout le monde et, dans ce cas, il est préférable de s’adresser au plus grand nombre. Notre volonté initiale était de rendre le film attractif sans perdre de vue la rigueur des points de vue et du récit.

Comment avez-vous travaillé la position du spectateur ? Est-ce que vous vous adressez aussi au citoyen qui sommeille en lui ?

Je n’ai pas spécialement écrit mon film pour sensibiliser le spectateur, et encore moins pour lui transmettre une idée ou un guide. Le spectateur pense ce qu’il a à penser. Le film n’est pas là pour le faire changer d’avis. Le public ira voir mon film sans a priori, comme un film « normal ». Peut-être alors que ce moment le marquera. Mais je n’ai pas cherché à travailler sa dimension citoyenne. Ce n’est pas de cette manière que je construis mes films. Je ne dis pas non plus que le côté « cinématographique » de L’exercice de l’État l’empêche d’être une réflexion politique. Par exemple, beaucoup de westerns sont des grandes métaphores politiques. Mais il ne faut pas oublier que ce sont d’abord des westerns et du cinéma. J’ai donc essayé de reproduire ce schéma : du cinéma dans un premier temps et ensuite de la réflexion.

Quel est le sens de la scène d’ouverture avec le crocodile ?

Je voulais tout de suite dire au spectateur : « Avec ce film, on ne va pas vous parler de votre quotidien ». Il ne sera question ni des partis, de la droite ou de la gauche, ni des ministres et des affaires courantes qui défilent tous les soirs à la télévision. L’exercice de l’État plonge le public dans une histoire, un imaginaire, des pulsions. Cette scène est une sorte de rêve érotique qui préfigure l’aspect purement sensoriel du film. Je ne voulais pas tricher ou mentir au spectateur sur les intentions de mon film : c’est une œuvre de fiction, brute et physique, qui pénètre dans le cerveau d’un homme. Tout le film déploie ce qui se passe à l’intérieur de ce cerveau.

Pouvez-nous parler de la relation entre le personnage joué par Olivier Gourmet et son chauffeur ? Pourquoi avoir choisi cet axe Ministre/Peuple ?

Je cherchais un regard extérieur à la vie ministérielle. Il fallait laisser une place à l’ordinaire, à Monsieur tout le monde. Pour rendre le monde politique plus lisible, j’avais l’impression qu’il était indispensable d’introduire des éléments et des scènes hétérogènes. D’autre part, le travail politique a toujours un destinataire, à savoir la population. Il était nécessaire de rappeler ce but, cette fin que les personnages ne doivent jamais quitter des yeux. Le monde politique se clôt trop vite sur lui-même. L’histoire de notre société repose sur cette dualité entre ceux qui font la politique et ceux qui la subissent.

Au fur et à mesure que l’intrigue progresse, le personnage d’Olivier Gourmet va se réapproprier cette relation. Il l’utilise à des fins médiatiques. Pourquoi avez-vous choisi cette issue ?

Il ne faut pas oublier que le ministre a lui aussi des séquelles. Ce qui se produit le concerne au plus profond de lui-même. Il se sent responsable car c’est le rythme effréné de son quotidien qui va créer cette situation. Donc je ne crois pas qu’il se réapproprie ce qui lui arrive à des fins professionnelles. Il a plutôt traversé une épreuve qui l’a rendu plus fort. Elle lui donne encore plus de force pour combattre.

Au bout du compte, votre film dresse un constat très actuel : l’absence quasi-totale de dialogue entre la politique et le peuple.

Ça oui, bien sûr. On perçoit aujourd’hui très clairement ce désamour de la classe politique. Il y a un véritable divorce qui s’est opéré et qui s’est transformé, petit à petit, en ignorance. Alors oui, s’il y a quelque chose de « pédagogique » dans mon film, c’est bien dans cette description du gouffre qui sépare ces deux classes de la société. Mon film donne peut-être une réponse à cela : il dévoile la complexité de l’action politique. Faire passer une loi est un combat, et un combat mené par des hommes qui luttent pour améliorer le sort de la collectivité. Il ne faut pas non plus oublier que le monde traverse actuellement une crise. Celle-ci hante le film, on ressent ses effets sur le déroulement des choses. Et puis les choses, en général, ne sont pas simples. Par exemple, pour qu’une loi soit votée, il faut les avis des régions, de l’Europe, etc. N'oublions pas qu’il y a des institutions et des hommes. On retrouve cet aspect collectif dont je parlais tout à l’heure : tout acte est le fruit d’un geste collectif.

L’exercice de l’État interroge aussi beaucoup le rapport que la politique entretient avec l’image et les médias. Quel est votre point de vue sur ce « jeu » ?

Le monde politique développe sa propre stratégie de communication. Il y a évidemment une part de politique spectacle qu’il est difficile de nier aujourd’hui. Mais en fait ça ne m’intéresse pas. Le cinéma gagne toujours s’il se préserve des médias. L’expérience entre un film et son spectateur suffit. L’un des problèmes que j’ai rencontré dans l’élaboration du film fût justement d’arracher le spectateur aux images et aux préjugés qu’il connaît. L’enjeu essentiel dans la construction du regard était de poser une innocence, une virginité, sur la classe politique. C’est pour cela qu’il n’y a aucune référence à l’actualité. Tout est réinventé dans le but de montrer une autre réalité.

Avez-vous vu La conquête et Pater ?

Je les ai vu mais après avoir terminé le film. Je n’ai pas grand-chose à dire sur eux car ils sont différents du mien. Pour moi, les films ne dialoguent pas les uns avec les autres. Dans le cas présent, les sujets et les regards sont différents.

Le film va-t-il connaître une distribution internationale ?

Oui, il va sortir en Grèce, en Autriche, au Canada, en France bien sûr. La carrière internationale d’un film est de toute façon longue. Elle peut parfois s’étendre sur plusieurs années. Si ça ce passe bien, ça peut déclencher des choses…

Est-ce qu’il sortira aux USA ?

C’est toujours difficile de distribuer un film européen aux USA. Beaucoup de gens me disent que le film est taillé pour ce pays. A Cannes, les américains ont vu le film. Mais après ils se posent des questions, ils se demandent par exemple si le film n’est pas trop « franco-français ». Pourtant, je crois qu’il est ouvert sur la démocratie et qu’il est compréhensible par n’importe qui.

Sans que cela ne soit le but d’une carrière et encore moins la raison de faire du cinéma, accepteriez-vous d’aller tourner aux USA si le film tape dans l’œil de certains producteurs ?

Haaa (rire) ! Hollywood ne vient pas facilement frapper à votre porte ! Mais oui, sinon, j’aimerais bien, pourquoi pas…

Quels sont vos projets ?

Je vais commencer à écrire un film sur la révolution française et plus particulièrement sur la terreur. On va couper des têtes et revenir à l’origine de cette question de l’action et de la nation.

Propos recueillis par Guillaume Richard

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  • joffreym au sujet de : Salaam Isfahan

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