Interview de Thierry Michel pour "Hiver 60"
Introducton
C'est dans un café du centre de Bruxelles que nous avons rencontré Thierry Michel. Celui-ci s'est livré sans concession sur son travail, sur l'histoire de la Belgique et sur les problèmes rencontrés durant sa carrière. La ressortie d'Hiver 60 est l'occasion de réactiver un bon nombre de débats et de repenser la place d'un événement capital (les grèves de 60) dans l'histoire de la Belgique.
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Que représente pour vous la ressortie, en décembre, d'Hiver 60 ?
Cette ressortie "anniversaire" permet de dresser le bilan de 50 ans d'histoire, un peu comme ce fût le cas lors des célébrations de l'indépendance du Congo. La mémoire collective se retrouve à nouveau questionnée et mise en avant. Ces faits, aujourd'hui inexplicablement oubliés, font office de miroir de notre société. On pourrait croire que je retourne dans le passé mais, au contraire, c'est le présent, son actualité, sa mémoire, que je questionne en profondeur.
A la base de cette ressortie, il y a aussi le désir de combler un trou dans l'histoire de la Belgique. J'ai remarqué que les jeunes ont une méconnaissance totale de tout ce qui s'est déroulé après la guerre de 45. Et cette grève de 60 a vraiment été un moment décisif qui a ébranlé politiquement, socialement et institutionnellement notre pays. André Renard, le leader du mouvement, a lancé l'idée de fédéralisme, mais c'est aussi de cette époque que date l'idée de la séparation en communauté, etc.
Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le documentaire ?
Le film avait pourtant commencé comme un documentaire. J'avais rencontré tous les protagonistes des faits (des responsables mais aussi des travailleurs, etc), et je regrette un peu que quelque chose n'ait pas abouti de ces rencontres. Puis, le film est devenu petit à petit la fiction du documentaire que je n'ai pas pu faire pour diverses raisons. La pellicule coûtait très chère à l'époque. D'autre part, je voulais aussi intégrer un regard d'auteur, un point de vue plus personnel sur les choses. J'ai vécu les événements par après, avec un regard de post-soixante-huitard, mêlant des points de vue poétiques et critiques qui lui sont propres.
Néanmoins, l'aspect documentaire n'a pas été totalement mis de côté. Hiver 60 brasse les destins individuels et collectifs des grévistes mais aussi des acteurs, qui avaient chacun leurs espoirs et leurs tragédies personnelles. Le film a quand même gardé les stigmates du projet de départ. La fiction est rythmée par les grands moments de cette grève qui confèrent au récit son ton épique et réaliste. Les grands moments collectifs sont représentés par le biais d'archives. C'est à la fois par manque de moyen mais aussi par respect pour la véracité des faits.
Vous avez écrit le scénario avec Jean-Louis Comolli. Est-ce que ses théories ont influencé votre film ?
A l'époque, nous étions tous néophytes, car c'était, pour à peu près tous les gens qui ont participé à cette aventure, la première expérience de fiction. L'enjeu du projet était si important que nous avons voulu faire appel à une pointure sur la question. Comolli, que nous avons été chercher à Paris, représentait la personne idéale. Nous l'avons choisi parce qu'il était proche de nous aussi bien politiquement qu'esthétiquement. Il venait de faire un film à l'esprit assez collectif, et comme nous voulions travailler dans cette voie, c'était un bon choix. Quand j'ai été le voir à Paris, il a accroché au projet et est venu en Belgique pour travailler avec nous. Mais il ne s'est pas comporté en "spécialiste", il s'est fondu dans l'écriture collective. Une dynamique s'est très vite installée entre nous. Jean Louvet a ensuite affiné le dialogue et le ton du récit. Mais Comolli apportait quand même un regard de critique de cinéma, et j'ai vraiment beaucoup appris à son contact.
Quel film feriez-vous aujourd'hui sur les grèves et la situation sociale en Europe ?
Ce film, je l'ai déjà fait : c'est Katanga Business. Il traite des problèmes sociaux et des rapports de classe. Aujourd'hui, la dynamique de mon travail s'est déplacée, j'analyse ces problématiques universelles sur le continent africain.
Qu'est-ce qui vous pousse, encore aujourd'hui, à retourner au Congo ?
A un moment donné de mon parcours (qui passe de la Russie à l'Iran, en passant par le Brésil), je me suis arrêté en Afrique. J'ai pu observer les changements politiques et sociaux de certains pays, dont le Congo bien entendu. J'ai voulu filmer le basculement d'une société en révolte qui passait du monopartisme à la démocratie. Je continue encore aujourd'hui à être le témoin de ce pays qui va connaître, très bientôt, des élections démocratiques qui ne vont certainement pas se passer sans tumultes... Je me sens assez "dépendant" du Congo, je n'arrive pas le lâcher, lui non plus d'ailleurs !
Est-ce que l'Afrique se serait mieux développée si une certaine forme de colonialisme avait perdurée ? Êtes-vous partisan de cette thèse que certains défendent ?
L'Afrique est déjà approvisionnée par de nombreuses aides européennes et humanitaires. Elle est au crochet des nations unies. L'indépendance économique du continent est un leurre. Katanga Business le démontre très bien. Et puis il y a eu toute cette exploitation... Mais il faut se rendre à l'évidence : la colonisation a construit des infrastructures qui n'ont pas été gérées comme il le fallait. L'Afrique a plongé dans la violence civile mais aussi dans la destruction de son propre capital et de son héritage. Même si aujourd'hui les choses sont en train de changer, qu'une certaine renaissance prend forme, la situation reste difficile. Dans l'échiquier de la mondialisation, les africains pourraient être les maîtres du jeu s'ils avaient la force de le faire. Tant qu'une maîtrise de l'économie ne sera pas accomplie, la dépendance demeurera. Il faut rompre le cordon ombilical.
Vous présentez toujours une situation dans sa globalité avec ses différents points de vue. Pourquoi ne prenez-vous pas parti ?
Parce que je fais confiance à l'intelligence du spectateur ! Je veux lui donner tous les éléments de compréhension, de réflexion et d'émotion sans pour autant faire un film militant. Je veux faire des films qui ouvrent un champ de réflexion et qui accordent une place importante à la liberté du spectateur qui viendrait avec sa grille de lecture. Par exemple, une même scène peut être reçue différemment. C'est assez frappant avec le public africain ! Tout dépend de la richesse et de l'expérience des peuples. Un film est un miroir.
Comment est-ce que les protagonistes de vos films jouent avec la présence de votre caméra ? Beaucoup de documentaires sur le Congo montrent des personnes qui profitent de la caméra pour sauver les apparences, au risque de tomber dans la caricature...
Oui, tout à fait, c'est quelque chose d'assez constant. Quand on fait un portrait du théâtre du monde, et qu'on cherche à montrer ce qui se cache sous les apparences, on se confronte à ce type de manipulation. Pour convaincre les gens d'apparaître dans le film, il faut un long moment d'approche, c'est loin d'être évident. Un travail de longue haleine est vraiment nécessaire. Par exemple, pour Katanga Business, des avocats (la censure en clair) ont imposé des règles, etc. Il faut faire tomber les obstacles un par un pour que tous les protagonistes principaux acceptent de figurer dans ma grande mise en scène du théâtre du monde. Puis, certains, bien sûr, essayent de s'approprier ma caméra. Mais celle-ci doit toujours fonctionner comme un scanner capable de décrypter les enjeux de ces rapports. Ainsi, la caméra peut capter les mensonges et révéler une vérité. Il ne faut pas être neutre pour autant, mais la complexité du monde ne doit jamais être trahie. C'est un travail d'équilibriste !
De manière générale, vous semblez filmer les difficultés à construire une mémoire. On sent que c'est le problème que rencontre l'Afrique : sa mémoire ne lui appartient pas et, pour cela, elle a toujours un pied dans le vide...
Oui. J'ai d'ailleurs ressorti 16 heures d'archives qui portent sur des moments totalement oubliés de l'histoire du Congo. L'Histoire est toujours à faire, les trous toujours à combler. Mais cela entraine des dangers, on risque la prison. J'ai déjà fait plusieurs gardes à vue... La constitution de la mémoire va toujours de pair avec ce genre de difficultés. C'est aussi pourquoi les africains ne se penchent pas trop sur les "oublis" de la mémoire, ils ont peur de la prison. Moi, je bénéficie du statut de "journaliste blanc", donc je risque moins qu'eux... Aucun congolais n'aurait pu faire Congo River. Certains journalistes résistent, mais il n'y a pas de cinéastes qui se penchent sur la mémoire. Il faut des moyens aussi, et les autorités n'en donneront jamais pour ce genre de production... Un cinéaste ne peut pas survivre sans financements. C'est un vrai problème. C'est aussi une des raisons pour lesquelles je continue à m'aventurer en Afrique...
Entretien réalisé par Guillaume Richard
Calendrier des soirées débats avec la projection du film :
2 décembre à Flagey, Bruxelles
6 décembre au Cinéscope de Louvain-La-Neuve
7 décembre au Stuart de La louvière
8 décembre au Vendôme de Bruxelles
9 décembre au Parc à Charleroi
13 décembre au Centre culturel Staquet à Mouscron
14 décembre au Parc à Liège
15 décembre au Caméo 2 à Namur
16 décembre au Plaza à Mons
17 décembre à l'espace Duesberg à Verviers























joffreym au sujet de : Salaam Isfahan
Un dispositif inventif qui nous fait découvrir Isaphan par ses habitants.